LES 4 VÉRITÉS DE BRANE

LES 4 VÉRITÉS DE BRANE

SOMMES-NOUS TOUS POTENTIELLEMENT FOUS ?

« J'ai un projet, devenir fou ». Quand Fiodor Dostoïevski, du haut de ses 17 ans, balance l'une de ses punchlines les plus célèbres, il est en fait dans l'erreur la plus totale. Il est impossible de devenir fou : on nait fou. Tous autant que nous sommes. Ce serait comme de demander à un singe de devenir singe. Il ne peut pas le faire, puisqu'il est déjà singe. Soyons clair : il n'existe aucun individu psychologiquement sain et équilibré sur terre.

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De fait, la folie n'a pas de définition stricte. Son appréciation est soumise à tout un tas de critères qui varient énormément en fonction des normes sociales, du contexte historique, du bon sens commun, ou d'un nombre infini de détails plus ou moins farfelus qui peuvent aller de la couleur des cheveux à la sensibilité politique. L'individu le plus sain d'esprit que vous connaissiez sera forcément considéré comme fou à lier si vous le placez au beau milieu d'un groupe social aux normes suffisamment opposées aux siennes. Un mec intelligent mais complètement bourré, qui titube et insulte des objets inanimés, serait classé parmi les dingues au milieu d'une tribu aborigène n'ayant jamais absorbé la moindre goutte d'alcool. Alors que pour vous, c'est juste Tonton Patrick, un type sain qui a commencé l’apéritif un peu trop tôt.
Réciproquement, un chef de gang mexicain, capable de torturer et/ou de tuer n'importe quel type considéré comme hostile à ses intérêts, passe juste pour un garçon efficace auprès de sa hiérarchie. Transposez son comportement au sein de votre service administratif, et il sera traité de sociopathe. On peut même aller plus loin : prenez deux individus considérés comme sains au sein de leur système normatif. Appelons les Michel et Paul, parce qu'un peu de fantaisie ne fait jamais de mal à personne. Parvenez à convaincre le premier que le second est fou. Quel que soit le comportement adopté par Paul - clairement : le plus éloigné de la folie possible -, Michel trouvera toujours le moyen d’interpréter un geste, même complètement anodin, comme une manifestation de sa psychopathologie.
En fait, même au sein d'une société déterminée, définir unanimement la norme est infaisable. A priori, s'en écarter ne devrait pas faire d'un individu un fou, juste un homme peu enclin à suivre des codes prédéfinis avant sa naissance par des institutions déshumanisées - en d'autres termes : un déviant. Dans Outsiders, son ouvrage le plus célèbre, le sociologue Howard Becker fait le rapprochement entre déviance et maladie mentale : « S’il y a peu de désaccords sur ce qui caractérise un organisme en bonne santé, il y en a en revanche beaucoup plus quand on utilise analogiquement la notion de pathologie pour décrire des types de comportement qui sont considérés comme déviants. »
On a ainsi longtemps considéré l'homosexualité comme une maladie mentale - et de nombreuses sociétés continuent à la considérer comme telle - alors qu'aujourd’hui chez nous elle ne choque plus personne - ou presque. Becker conclut : « Une personne peut transgresser les normes d’un groupe par une action qui est conforme à celles d’un autre groupe. Est-elle alors déviante ? »
Appartenir au groupe des déviants ne signifie évidemment pas appartenir ipso facto au groupe des malades mentaux - les hippies n'étaient pas tous enfermés en psychiatrie -, mais l'un et l'autre sont facilement intriqués. Selon Michel Foucault, qui a longuement étudié la manière dont la société traite les fous dans son Histoire de la folie à l'âge classique, on a longtemps mis malades mentaux, déviants sociaux, et délinquants, dans le même panier à crabes : dès la fin de la Renaissance, marginalisés, ils sont tous enfermés ensemble, aux mêmes endroits, subissant le même "traitement" et les mêmes pénitences. Techniquement, c'est assez pratique : tout individu un peu dangereux - pour lui, pour les autres, ou pour les normes existantes - est écarté de la société. Du point de vue médical, c'est très pratique également : plus besoin de soigner les pathologies mentales, il suffit d'enfermer le patient jusqu'à son retour à la raison, ou jusqu’à sa mort.
Ce n'est qu'au siècle suivant qu'on assiste à la séparation entre délinquants et supposés fous, avec la création des premiers asiles - au sein de nos sociétés et à l'époque moderne, s'entend. On pose alors certainement un regard certainement plus bienveillant sur les malades mentaux, mais on continue de les garder à l'écart des populations saines d’esprit. Enfermés car n'obéissant pas aux normes de raison définies par la société de l'époque, on les en exclut, et leur seul espoir de réintégration passe par la soumission à des protocoles médicaux eux aussi définis par un système normatif prédéfini. La folie est désormais une pathologie que l'on peut traiter, mais dont les symptômes ne sont pas palpables, et dont l'appréciation est sujette à interprétation. A partir de là, n'importe quel individu, indépendamment de son état de santé, est potentiellement fou. Prenez donc n'importe quel individu, issu de n'importe quel type de société, et considéré ou non comme sain mentalement par ses pairs. Placez cet individu dans un hôpital psychiatrique, et demandez-lui de tout faire pour en sortir - ce qui consiste, en gros, à s'efforcer d'avoir le comportement le plus sain possible. Il ne sortira jamais. Ou du moins, il ne sortira pas avant d'accepter un diagnostic psychiatrique le considérant comme mentalement atteint, ainsi qu'un traitement médicamenteux à base de psychotropes.
Il ne s'agit pas d'une hypothèse, mais du résultat d'une étude très sérieuse menée par un psychologue américain, David Rosenhan, au milieu des années 70. Sa conclusion est lapidaire : les humains ne peuvent pas distinguer les personnes saines des personnes atteintes d'aliénation mentale dans les hôpitaux psychiatriques.
Nous sommes donc en 1973. David Rosenhan, professeur de psychologie à l’école de droit de Stanford University, en Californie, engage douze volontaires, qui sollicitent chacun un rendez-vous dans un service psychiatrique (onze dans le public, un dans le privé). Pendant le rendez-vous, les faux malades prétendent s'inquiéter après avoir eu des hallucinations auditives : une voix du même sexe qu'eux, prononçant les mots "vide", ou "creux". Hormis ce mensonge -qui n'a duré que le temps de l'entretien-, ils agissent, selon les instructions de Rosenhan, de manière tout à fait normale, amicale et coopérative. Les onze volontaires des hôpitaux publics sont diagnostiqués schizophrènes et internés immédiatement. Plus chanceux, le volontaire admis en clinique privée est considéré par les médecins comme un simple maniaco-dépressif - ce qui lui vaut quand même un internement.
Seulement, l'expérience a beaucoup mieux fonctionné que prévu. Les patients étaient ainsi censés rester quelques jours en psychiatrie, puis ressortir par eux-mêmes, une fois que tout le monde aurait vu qu'ils étaient tout à fait sains ... Au bout d'une vingtaine de jours, il fallut engager un avocat pour les libérer. Les volontaires ne furent autorisés à quitter l'internement qu'après avoir officiellement reconnu être malade mentalement, accepté le diagnostic médical, et surtout, s'être engagé à suivre un traitement médicamenteux à base d'antipsychotiques. Le dernier faux malade fut relâché au bout de 52 jours.
Le pire dans cette histoire, c'est que pendant toute l'expérience, les douze volontaires se sont comportés comme de véritables volontaires venus étudier un service psychiatrique de l'intérieur : ils prenaient des notes et posaient des questions au personnel, amenant près d'un tiers des véritables patients les ayant côtoyés à imaginer qu'ils avaient affaire à des médecins déguisés, ou à des journalistes venus enquêter sur les conditions d'internement des malades. En fait, n'importe quel comportement des volontaires était interprété par le personnel soignant comme un symptôme psychiatrique.
L'un des volontaires était le type le plus affreusement banal de l'histoire de l'humanité : blanc, la quarantaine, entretenant d’excellents rapports avec sa mère, des rapports plus distants avec son père. Marié, père de famille, il se disputait avec sa femme, mais très rarement, et avait déjà mis une fessée à ses enfants, mais là encore, très rarement. Voila comment cela fut traduit dans son rapport de sortie : « Ce patient manifeste une longue histoire de très grande ambivalence dans ses relations avec ses proches, qui a commencé dès la petite enfance. Une relation chaleureuse avec sa mère s’est refroidie à l’adolescence. Une relation distante avec son père est devenue au contraire très intense. On note une grande instabilité affective. Ses tentatives pour contrôler ses émotions avec sa femme et ses enfants sont ponctuées de colères explosives et, dans le cas des enfants, de fessées. Et, bien qu’il dise avoir de nombreux amis, on note là aussi une ambivalence considérable. »
En somme, si l'on peut facilement considérer le comportement et l'histoire terriblement lisse de cet homme si peu perturbé psychologiquement comme le reflet d'une grande instabilité affective, imaginez ce que ces professionnels pourraient penser de vous, s'ils se penchaient sur vos relations avec vos parents, sur la manière dont vous vivez en couple, ou pire, sur votre historique Internet. Vous seriez probablement condamné à porter une camisole à vie, enfermé dans une chambre matelassée, et gavé de psychotropes comme on gave une oie avant la période des fêtes.

Sur les 193 patients admis pendant cette période, 51 furent considérés comme des imposteurs par au moins un psychiatre ou membre du personnel, et 52 comme suspects. En réalité, Rosenhan n'avait envoyé aucun volontaire. Tous étaient authentiquement persuadés d’être malades, et l’étaient sans doute.

 

Rosenhan avait ainsi prouvé qu'un individu sain pouvait être considéré comme mentalement malade par des professionnels. Cette expérience, déjà assez sidérante, n'était pourtant pas terminée. Il voulut donc prouver le contraire, ce qui impliqua alors de faire diagnostiquer comme sain un individu atteint de sérieux troubles psychologiques. Un hôpital se porta donc volontaire pour tester sa capacité à délivrer de bons diagnostics. Sur une durée de trois mois, Rosenhan devait tenter de faire admettre un maximum de patients en bonne santé au sein du service psychiatrique de cet hôpital. Chaque membre du personnel - infirmiers, psychiatres, psychologues - était amené à noter, sur une échelle de 1 à 10, la probabilité que chaque patient soit un imposteur. Sur les 193 patients admis pendant cette période, 51 furent considérés comme des imposteurs par au moins un psychiatre ou membre du personnel, et 52 comme suspects.
En réalité, Rosenhan n'avait envoyé aucun volontaire. Tous étaient authentiquement persuadés d’être malades, et l’étaient sans doute.
Cette expérience, passée à la postérité, a eu un retentissement incroyable. On pourrait simplement en conclure que les psychiatres sont eux-mêmes des imposteurs, et l'exemple de Lauren Slater aurait tendance à aller dans ce sens. Dans son ouvrage Opening Skinner's Box, publié en 2004, cette psychologue américaine rejoue de l'intérieur une dizaine d'expériences sociologiques marquantes, afin d'en tirer des conclusions nouvelles. Parmi elles, la célèbre expérience de Milgram, mais aussi, évidemment, celle de Rosenhan. Malgré le succès de son livre, elle fut rapidement soupçonnée de n'avoir rien expérimenté, et de s'être basée uniquement sur sa formidable imagination. Incapable de prouver ses dires, elle fut logiquement prise pour une menteuse par l'ensemble de la communauté scientifique. Il faut dire que Lauren Slater leur avait bien préparé le terrain, puisqu'elle confessait quatre ans auparavant souffrir (entre autres) de mythomanie, dans un autre ouvrage, Lying.
Plus sérieusement, l'étude de Rosenhan a également inspiré une émission diffusée sur la BBC en 2008, et intitulée How mad are you ? Une équipe de trois professionnels était diligentée pour observer un groupe de dix volontaires pendant une semaine. Parmi ces dix volontaires, cinq étaient traités pour des troubles mentaux, et cinq étaient théoriquement sains. Le but, pour les trois médecins, était tout simplement de découvrir les cinq individus traités. Ils n'en identifièrent que deux, diagnostiquant comme malades deux individus sains, et se trompant sur le diagnostic du dernier. Même si l'objectif de départ d'un tel programme était de minimiser la stigmatisation des malades mentaux, et malgré le délai très court pour de telles conclusions psychiatriques, le résultat est le même que celui de l'étude de Rosenhan : même pour un professionnel, il est quasiment impossible de différencier un individu considéré comme sain d'un individu considéré comme malade.
L'étude de base a déjà un demi-siècle, mais cette petite expérience télévisuelle tend à prouver que les choses ne sont pas fondamentalement différentes aujourd'hui. En fait, elles sont même bien pires. A l'heure actuelle, il est tout simplement presque impossible de ne pas être considéré, d'une manière ou d'une autre, comme un malade mental.
Le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) est un manuel rédigé par la société Américaine de psychiatrie, et servant de référence à la classification mondiale des maladies du guide de l'OMS. Il est censé recenser, décrire et classifier les troubles mentaux. La première version du DSM a été publiée en 1952, et comptabilisait 60 pathologies différentes. Sa deuxième édition, datée de 1968, portait ce nombre à 145. Puis, une troisième version a été révisée en 1987, identifiant 292 diagnostics de troubles mentaux. Puis 410 dans le DSM-IV, sorti en 1994. La dernière version, le DSM V, en comptabilise plus de 500.
Avec un demi-millier de diagnostic possibles, n'importe quel comportement peut être interprété comme un symptôme d'au moins un des troubles mentaux présentés dans cet ouvrage de référence. La moindre manifestation d'un quelconque trait de personnalité devient donc médicalement traitable : si vous n'aimez pas prendre la parole en public, c'est que vous êtes atteint de troubles anxieux généralisés ; si vous oubliez régulièrement vos clés ou votre pass navigo, vous souffrez de troubles cognitifs ; si vous êtes plus fatigué en hiver à cause du froid ou des journées plus courtes, il s'agit d'un trouble affectif saisonnier. Dans tous les cas, n'ayez crainte, l'industrie pharmaceutique peut vous sauver : anxiolytiques, antidépresseurs, thymorégulateurs ... quel que soit le mal dont vous souffrez, il existe un traitement médicamenteux adapté.
Et si vous ne souffrez de rien, pas d'inquiétude : vous aurez quand même droit à votre dose pharmacologique. Quand le syndrome d'Asperger a été inclus dans la quatrième mouture du DSM, les spécialistes ont estimé que le nombre de cas allait tripler. Ils avaient tort : il a été multiplié par quarante. Une véritable épidémie ... ou, plus probable, une surinterprétation des symptômes. Sur le même principe, le DSM-5 a introduit en 2013 le principe de "Désordre d'humeur explosive", un trouble qui concerne les enfants de plus de six ans qui se mettraient en colère plus de trois fois par semaine en moyenne. Le même type de notion existait déjà dans le DSM-4 sous le nom de Déficit Aigu de l'Attention (DAA), ce qui avait tout de même abouti à l'un des épisodes mythiques de la saison 4 de South Park : Timmy.
Dans cet épisode, tous les mômes de l'école se faisaient diagnostiquer un DAA dans le but de se faire dispenser de devoirs, mais se voyaient, en retour, prescrire un traitement à base de ritaline ... ce qui causa à Cartman des hallucinations et des visions d'une monstrueuse Christina Aguilera. S'il est bien difficile de s'accorder sur une définition stricte de la folie, gageons que quelles que soient les normes sociales prises en compte, voir Christina Aguilera partout est tout sauf le signe d'un esprit sain.
On peut creuser toujours plus profond dans l'univers des troubles mentaux classifiés. Par exemple, si votre petite amie est irritable quelques jours par mois, inquiétez-vous : elle n'est pas juste une femme parmi tant d’autres. Elle souffre de désordres mentaux, et selon la dernière version du DSM, elle est atteinte d'un trouble dysphorique prémenstruel. Et évidemment, des traitements existent.
« J'ai un projet, devenir fou ». Quand Fiodor Dostoïevski, du haut de ses 17 ans, balance l'une de ses punchlines les plus célèbres, il ne sait pas encore qu'au 21ème siècle, devenir fou est à la portée de tout le monde. Absolument tout le monde. Surtout vous.

 

SOURCE : MOTHERBOARD 22.01.2016

 



10/12/2016
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