LES 4 VÉRITÉS DE BRANE

LES 4 VÉRITÉS DE BRANE

LA TECHNIQUE DE CYBER-CENSURE DE LA CHINE POUR NOYER LES VOIX DISSIDENTES

Une marée d’auto-congratulation lénifiante envahit les réseaux sociaux pour submerger préventiment toute dissidence : cela s'appelle l'astroturfing. 

 

SOURCE : L'OBS 12.03.2017

 

Avec ses 700 millions d’internautes - presque un quart de la population mondiale des personnes connectées - et ses géants de l’industrie numérique, la Chine se targue d’être la championne planétaire du Net.

 

Mais ce qu’elle se garde bien d’ajouter, c’est qu’elle remporte aussi le pompon de la cyber-censure.

 

L’ONG "Freedom House" la place bonne dernière sur son palmarès annuel qui classe les pays selon leur plus ou moins grand respect de la liberté du Net, derrière des abuseurs patentés comme l’Ouzbékistan, l’Éthiopie, l’Iran ou la Syrie.

 

Certes, le régime de Pékin n’a jamais brillé par son respect des libertés, mais les militants chinois ont longtemps cru que la modernisation fulgurante de l’économie entraînerait tout naturellement la libéralisation de l’espace numérique.

 

Las, depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, la société civile subit la plus grave répression depuis le drame de Tiananmen en 1989.

 

Les pouvoirs déjà écrasants de l’appareil de sécurité d’État ont été considérablement augmentés et la blogosphère, assujettie à des dizaines d’administrations employant plus de deux millions d’agents, est désormais entièrement muselée.

 

Alors que la plupart des pays, même les plus autoritaires, se contentent d’appliquer certains types de contrôle et de restreindre certains thèmes sur le Net, la Chine, elle, coche toutes les cases.

 

L’éventail entier des méthodes de censure y est mis en œuvre – du blocage de médias sociaux comme Facebook, Twitter, Wikipedia, Instagram ou Youtube, aux attaques physiques contre des blogueurs, en passant par l’interdiction de dizaines de milliers de sites dont ceux des médias étrangers, la suspension pure et simple d’Internet sur des territoires entiers, ou la manipulation des discussions en ligne par des intervenants stipendiés, etc.

 

Quant aux différents types de thèmes jugés "sensibles" ici ou là, la Chine n’hésite pas à proscrire toute la liste : toute critique des dirigeants est bien entendu prohibée, toute allusion à la corruption, à des conflits internes, à des opposants politiques, toute info touchant les minorités religieuses ou ethniques, la moindre ombre de satire, et jusqu’à des sujets apparemment bénins comme l’identité sexuelle (féminisme, homosexualité, etc.), les questions sociales ou les causes publiques.

 

La susceptibilité des mandarins rouges est telle que tout ce qui fait un peu trop de buzz, y compris en faveur du gouvernement, est rapidement supprimé du Net.

Cyber-gouvernance

Mais le plus grand succès de Pékin n’est pas d’être parvenu à transformer l’internet chinois en un intranet géant, rendu étanche grâce à une Grande Muraille numérique de plus en plus inexpugnable.

 

Ni de réussir, jour après jour, à expurger le web de tout contenu indésirable en faisant la chasse à des millions de mots clés – "démocratie", "dictature", "Tiananmen" ou "dalaï-lama" (en témoigne la liste des sites bloqués).

 

Ni même d’être désormais capable d’imposer sa censure au-delà de ses frontières, comme la récente suppression par Apple de l’application du "New York Times" sur sa plate-forme chinoise vient de le prouver.

 

La plus brillante victoire de Pékin, c’est d’avoir réussi à créer une espèce nouvelle et bien plus performante de censure qu’elle appelle la "cyber-gouvernance aux couleurs de la Chine".

 

Qu’est-ce qui la distingue des variétés classiques de censure ?

 

Tout comme le "socialisme aux couleurs de la Chine" qui consiste à marier le système fermé du parti unique avec la jungle du capitalisme sauvage, de même la cyber-gouvernance du même tonneau consiste à mâtiner la censure la plus tatillonne avec la propagande la plus échevelée.

 

L’appareil de contrôle du Net mobilise donc non seulement des bataillons de contrôleurs chargés d’arracher toutes les mauvaises herbes, mais aussi – et c’est moins connu – des armées de supporters chargés de "guider l’opinion publique", "défendre" et de "propager" la position du pouvoir, en publiant sur les forums et les réseaux sociaux une myriade de messages faussement spontanés sous une myriade de fausses identités.

 

Bénéfice immédiat de cette "claque" : fournir au gouvernement l’apparence d’un soutien populaire massif. Bénéfice secondaire : noyer les voix dissidentes.

L'armée des 50 centimes

Cette technique n’a pas été inventée par Pékin. Depuis la nuit des temps, les tyrans s’offrent un semblant de légitimité populaire en payant des figurants.

 

Depuis les années 80 on l’appelle "astroturfing", d’après une marque américaine de gazon artificiel, Astro Turf. L’astroturfing désigne une manipulation présente dans d’innombrables campagnes commerciales où l’on voit des faux consommateurs vanter les mérites de tel ou tel produit.

 

Mais le summum de cet art du faux témoignage publicitaire est à chercher du côté des régimes dictatoriaux post modernes, et spécialement en Chine, championne de l’astroturfing étatique.

 

Comme toutes les "claques", celle qui ovationne Pékin est étroitement organisée par des directives issues quotidiennement par les agences du Parti communiste.

 

Comme toutes les claques, elle est chichement rémunérée. Cette foule de petites mains est surnommée de façon quelque peu méprisante "l’armée des 50 centimes", du prix reçu pour chaque message posté sur le Net (environ 7 centimes d’euro). Longtemps les "50 centimes" ont été estimés à quelques centaines de milliers de jeunes, peu instruits, peu motivés, peu efficaces, qui se contentent d’inonder les forums de messages grossièrement copiés-collés repérables à cent pas.

 

Grâce aux travaux d’une équipe de chercheurs américains dirigés par Gary King, professeur à Harvard, on connaît désormais bien mieux la nature et les méthodes de ces mercenaires du web.

 

Il ressort de ces études que, contrairement à ce que l’on croyait, ces "commentateurs" stipendiés n’ont pas pour mission principale de persuader les hésitants, ni d’attaquer les voix critiques, ni de retourner le blâme contre les pays "ennemis".

 

Dans la majorité des cas étudiés, leurs interventions obéissent à une stratégie bien plus subtile : "La stratégie du régime chinois est d’éviter de discuter avec les sceptiques, et même d’ignorer entièrement les sujets controversés", précisent les chercheurs, qui estiment à 488 millions le nombre de "commentaires" postés chaque année par les agents du pouvoir.

Le but de cette massive opération secrète est en réalité de distraire l’attention et de 'changer le sujet' en publiant des messages glorifiant la Chine, l’histoire révolutionnaire du Parti ou d’autres symboles du régime.

C’est en analysant la masse d’emails échangés entre 2010 et 2015 par les responsables de la propagande de la ville de Ganzhou (emails obtenus grâce à une fuite), puis en la recoupant avec l’activité des réseaux sociaux locaux à la même époque, que les chercheurs américains ont découvert l’ampleur de cet effort concerté.

 

Sur les 44.000 messages pro-gouvernementaux parus sur l’ensemble des réseaux locaux au cours de la période étudiée, 99,3% sont l’œuvre de fonctionnaires des administrations locales, et spécialement du Bureau de la propagande – souvent membres du Parti. Un peu plus de la moitié de ces messages, 53%, ont été postés sur des sites du gouvernement, le reste sur des plate forme commerciales comme Weibo, le Twitter chinois.

 

L’équipe de chercheurs avait démontré en 2013 que les commentaires pro-gouvernementaux n’apparaissaient pas en réponse à n’importe quel post critique, mais se concentraient sur certains d’entre eux, ceux qui semblaient potentiellement capables de déclencher un mouvement de protestation.

 

Les censeurs étaient moins soucieux de taire les critiques que de tuer dans l’œuf toute tentative d’action collective.

Une marée d'auto-congratulation

Dans leur dernière étude publiée en juin 2016, Gary King et ses chercheurs ont montré que les posts pro-gouvernementaux étaient émis "en rafales", à la fois en masse et de façon extrêmement ciblée, comme pour neutraliser d’emblée une poussée de fièvre collective.

 

Ainsi, une "rafale" de 1.100 posts apparaît à la suite de l’éclatement d’une émeute au Xinjiang en juin 2013 ; une autre rafale de 3.500 posts fait suite à un attentat meurtrier à la gare d’Urumqi, capitale du Xinjiang, en mai 2014.

 

Le plus inattendu, c’est que la majorité de ces vagues de posts téléguidés ne mentionnent absolument pas les événements dramatiques en train de se dérouler dans la province troublée du Xinjiang.

 

Messages après messages, les commentateurs chantent les louanges du développement économique local, des mérites de la bonne gouvernance et du grand "rêve chinois" de renaissance nationale promu par le numéro un Xi Jinping.

 

"Respect à toute personne qui a contribué à la prospérité et à la gloire de la civilisation chinoise !" lit-on sur un commentaire.

 

Sur un autre : "Les héros du peuple sont immortels." Une marée d’auto-congratulation lénifiante, pour submerger préventivement l’accès de fureur nationaliste que les violences du Xinjiang risquent de réveiller chez la majorité Han de la population.

 

Les chercheurs américains ont découvert que 80% de leur corpus de commentaires encensent l’action du gouvernement, 13% offrent des suggestions constructives, et quasiment aucun n’engage de polémique ou ne profère des railleries vis à vis de l’Occident perfide.

 

Pékin, qui appelle cette méthode "préservation de la souveraineté de l’espace numérique", est tellement fier de son savoir-faire qu’il l’offre désormais en modèle au reste du monde.

 

"Noyer le poisson" aux couleurs chinoises, serait-ce la méthode la plus indolore de "gestion" du Net ?

 



29/03/2017
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour