LES 4 VÉRITÉS DE BRANE

LES 4 VÉRITÉS DE BRANE

L'ENA, LA FABRIQUE CONTESTÉE DES ÉLITES QUI PENSENT TOUS DE MANIÈRE IDENTIQUE

A Strasbourg, l’ENA forme les futurs hauts fonctionnaires et des hommes politiques. C’est un symbole. Cette institution, à l’instar de tout le système éducatif, est critiquée.

 

«L’administration n’est pas politique. Elle peut montrer quels sont les meilleurs outils, mais au final, les politiciens décident!» David Foltz (26 ans) est sorti comme un diable de sa boîte. La question des déficits publics que la France enchaîne depuis quatre décennies a visiblement taquiné ces jeunes énarques. Nous sommes à Strasbourg, dans le saint des saints: l’ENA, l’Ecole nationale d’administration. Environ 80 élèves par promotion, deux fois par année, intègrent la plus prestigieuse des grandes écoles. Il y a encore Polytechnique et HEC. Ces trois-là fabriquent les élites françaises. Ici on se forme, mais on se constitue aussi un réseau et un CV pour la vie.
En ces temps de campagne présidentielle sur fond de dépression, les élites sont montrées du doigt. Les énarques sont le symbole de ce système que tous pourfendent. «C’est triste! Car les élites, c’est simplement la sélection des meilleurs, des plus aptes, des plus motivés. Qui ne voudrait pas en être?» lâche Margot Renault (25 ans). Mais l’ENA ne fait pas de politique. Et si l’école est réputée être une voie royale pour une carrière politique, l’immense majorité des 6500 énarques formés depuis 1946 vont travailler dans la haute fonction publique (92%, selon une étude de 2015).

Ecole ou club de cooptation?

Former l’excellence républicaine, mais pas que… En effet, après l’entrée sur concours, les étudiants sont salariés tandis que ces derniers ont une obligation de service de quatre ans et de mise à disposition de dix ans. Résultat, contrairement à une idée reçue, seulement 8% d’entre eux vont travailler dans le privé. Idem pour la politique, où les chiffres révèlent que 5% des énarques seulement ont exercé un mandat.
Sans doute la visibilité de ces grands anciens joue un rôle… L’ENA a tout de même offert trois présidents de la République – Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac et François Hollande – et des politiques à foison: de Laurent Fabius à Dominique de Villepin, de Bruno Mégret à Florian Philippot ou encore Emmanuel Macron. Reste que comme l’écrivait un autre énarque, Jean-Pierre Chevènement dans L’Enarchie ou les Mandarins de la société bourgeoise paru en 1967, le soupçon d’une oligarchie où les élus se repartissent les postes-clés reste vif.
Ainsi dans les cabinets ministériels (hier et aujourd’hui), les énarques et les polytechniciens sont nombreux. A l’Elysée et à Matignon, c’est une personne sur deux. Corollaire: 46% des dirigeants du CAC40, dont 19 patrons, sont issus de ces deux écoles: Carlos Ghosn (Renault) est un polytechnicien, Guillaume Pépy (SNCF) est énarque. Un détail si l’Etat français n’était pas présent au capital de 81 entreprises: d’Alstom à Areva, de la SNCF à Renault.
«Aujourd’hui la France est déprimée. Et la tentation de tout jeter est grande, mais l’ENA forme des fonctionnaires qui font le choix de se mettre au service de l’intérêt général. Les critiques qu’on peut nous adresser concernent de fait tout le système scolaire français. Et personne ne dirait «on ferme les facs de médecine parce que le système de santé est en crise», lance Nathalie Loiseau, qui a repris la direction de l’ENA en 2012. Non-énarque, elle tente de moderniser à la fois le recrutement et l’enseignement dans cette école souvent objet de critiques féroces. Cette semaine encore, on apprenait que l’ENA va changer de statut juridique et évoluer vers un grand établissement universitaire.

Etre le premier à Paris…

Olivier Saby, dans le livre Promotion Ubu roi (Flammarion), dresse un portrait au vitriol de l’institution. Cet élève de la promotion 2011 qui ne veut plus être cité raconte néanmoins le faible niveau des cours et l’autocensure qui y règne parmi les jeunes ambitieux. Car le classement de sortie peut conditionner leur carrière. «Au vu des moyens engagés par la République, au vu de l’énergie et du potentiel des élèves, nous aurions dû en sortir grandis. Il n’en a rien été. Nous avons passé vingt-sept mois à panser les blessures infligées par la tradition. Le système stérilise toute action collective, déstructure, fait plier», écrit-il.
«Les élites françaises sont caractérisées par une très grande endogamie. Vous avez des personnes qui font le même parcours depuis Louis le Grand ou Henry IV. C’est une élite très peu exposée à la recherche, à l’expérience socio-économique. Et qui est très imbibée de son sens de supériorité», raconte encore Monique Canto-Sperber, directrice de l’Ecole normale supérieure de 2005 à 2012 et auteur de l’essai L’oligarchie de l’excellence.
Et comme si cela ne suffisait pas, les hautes écoles françaises sont mal classées dans les «ratings» internationaux. Illustration d’une caste qui vit encore en vase clos. Par exemple, alors que la France s’émeut régulièrement de la fuite de ses jeunes talents à l’étranger, un coup d’œil sur les statistiques de l’OCDE montre qu’avec 1 million d’expatriés, elle est loin derrière l’Allemagne qui flirte avec les 3 millions et le Royaume-Uni qui dépasse les 3 millions d’expatriés.

 

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«Les élites pensent de manière identique»

Peter Gumbel, auteur d’«Elite Academy, la France malade de ses grandes écoles» (Denoël), analyse le système de formation des élites françaises.

 

Le système des élites françaises est très pyramidal: est-ce son défaut?

Les élites sont formées par un tout petit nombre de grandes écoles. Toute la logique de sélection s’appuie sur la résistance. Ceux qui résistent bien à l’école passent ensuite dans les classes préparatoires, puis les grandes écoles et enfin dans les toutes grandes écoles. Cette sélection est extrêmement poussée, y compris par rapport au Royaume-Uni qui possède pourtant aussi un système très élitiste avec Oxford et Cambridge. En France, il n’y a que 300 ou 400 élèves qui sortent chaque année de Polytechnique. A l’ENA, c’est environ 80 élèves. Si vous regardez le pays, le monde politique, il est frappant de s’apercevoir qu’en fait, ce sont 500 personnes qui dirigent tout.

Mais la France ne se l’avoue pas, elle insiste toujours sur l’égalité des chances…

C’est très français, en effet. On tient de beaux discours sur l’égalité. Le mot est même inscrit au fronton des écoles. Mais si on regarde les études Pisa, on observe que les écoles françaises sont parmi les plus inégalitaires. De façon générale, la fac, sauf médecine et droit, ce n’est pas la voie royale pour décrocher des postes importants.

Ceux-ci se décrochent par la voie spécifique de formation des élites?

Ce qui m’a beaucoup frappé, c’est que l’Ecole polytechnique ressemblait vraiment à une caste. Lorsque quelqu’un arrive dans une entreprise, même si le directeur à trente ans de plus, il le tutoie parce qu’il a fait les mêmes études. Ce système de réseaux est encore transformé par l’existence en France des grands corps d’Etat, comme l’inspection des finances par exemple, généralement réservée à ceux qui sortent parmi les quinze ou vingt premiers de l’ENA. Cela constitue une sorte de noyau dur d’élites.

Le discours antiélites bas son plein. Il y a une pression contre ce système qui gérerait le pays?

50% des hommes et des femmes politiques ainsi que leur entourage à Matignon et à l’Elysée sont passés par Polytechnique, par HEC ou par l’ENA. Tout le monde a fait les mêmes écoles. Au Royaume-Uni, c’était pareil avec Oxford et Cambridge il y a 25 ou 30 ans! Mais en France, rien n’a changé. On a beaucoup parlé de la promotion Voltaire sous François Hollande ( ndlr: Ségolène Royal, Jean-Pierre Jouyet, Michel Sapin ont fait l’ENA lors de cette promotion 1980. Tout comme Dominique de Villepin et Henri de Castries, l’ex-PDG d’Axa proche de Fillon). Cela paraît caricatural mais c’est vraiment cela, François Hollande est entouré d’un cercle d’élites qui a fait les mêmes études que lui.

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SOURCE : LA TRIBUNE DE GENÈVE 10.03.2017



10/03/2017
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