LES 4 VÉRITÉS DE BRANE

LES 4 VÉRITÉS DE BRANE

ISLANDE, SUISSE, BREXIT : CANDIDATS ET MEMBRES FUIENT L'EUROPE

En quelques mois, l'Union européenne a vécu le retrait de la candidature islandaise, puis le Brexit, et désormais le retrait définitif de la candidature suisse, gelée depuis 1992. Bruxelles n'attire plus et la construction européenne est en panne.

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En pleine campagne du Brexit, la nouvelle n'a pas fait la une de la presse. Certains journaux et médias l'ont mentionné, mais pour de nombreux autres, la mention s'est limitée à une brève ou un entrefilet. Or, depuis le 15 juin, le Parlement suisse a tranché: le Conseil des Etats a suivi ce jour-là par 27 voix contre 13 le vote exprimé le mercredi 2 mars par le Conseil national (126 voix pour, 46 contre, 18 abstentions) et a demandé au Conseil fédéral de retirer formellement la demande d'adhésion de la Suisse à l'Union européenne.
Déposée en 1992, le dossier suisse s'inscrivait dans une démarche globale de rapprochement avec les acteurs de la construction européenne. A cette époque, l'adhésion de la Confédération à l'Espace économique européen (EEE) était très fortement envisagée: la consultation du peuple prévue le 6 décembre 1992 ne visait qu'à renforcer la légitimité du choix du Conseil fédéral (l'article 142 de la constitution n'exigeait pas le recours à la votation). Et l'étape suivante envisagée par les partisans de l'Europe, dont le Conseil fédéral, était la procédure d'adhésion à l'Union européenne (UE). Un dossier de candidature avait même été déposé le 20 mai 1992 auprès de Bruxelles.

D'autres dossiers de candidature gelés

Or, le vote négatif des électeurs suisses va tout changer: plus d'adhésion à l'EEE, et le dossier de candidature auprès de Bruxelles est gelé dans la foulée. Une nouvelle voie doit être trouvée, surtout que l'Autriche rejoint l'UE en 1995: la Suisse (avec le Liechtenstein) est désormais une île au milieu de l'Union européenne. Il devient impossible de ne pas coopérer avec des partenaires qui représentent plus de la moitié des échanges commerciaux du pays. C'est ainsi que vont naître les Accords bilatéraux dès 1999. Mais le dossier de demande d'adhésion restait gelé, et non supprimé. Une procédure courante à Bruxelles, qui a aussi été celle de la Turquie sur de nombreux dossiers, de l'Islande entre 2009 et 2015, de la Norvège ou encore de la Macédoine.
Si, pour les pays d'Europe de l'Est et des Balkans, la procédure a été gelée à l'instigation de Bruxelles ou de certains pays membres, les cas de l'Islande, de la Norvège et de la Suisse diffèrent. Là, ce sont les gouvernements de ces trois pays qui ont gelé le dossier dans un premier temps. Une adhésion à l'Union européenne restait un objectif, mais de long terme uniquement.
Mais en un an, Bruxelles a dû enregistrer le retrait officiel de deux dossiers de candidatures. Quelques mois avant le retrait de la candidature suisse, le gouvernement islandais annonçait le retrait officiel de son dossier. Alors que l'île s'est toujours tenu à l'écart du processus continental pour des différents sur plusieurs dossiers (place financière et bancaire, droits de pêche,...), la crise de 2008 met l'économie islandaise à plat, relançant l'idée d'une adhésion, avec notamment la perspective d'adopter l'euro, quand la couronne islandaise s'effondre. Devant les réactions positives de Bruxelles, un dossier est déposé le 16 juillet 2009. Mais très vite, l'économie nordique se remet de la crise, au prix d'un douloureux mais salutaire assainissement du secteur bancaire et grâce également au tourisme.

Après la volte-face islandaise, le Brexit

Le 23 mai 2013, Sigmundur Davíð Gunnlaugsson est désigné Premier ministre de l'Islande. Eurosceptique (au contraire de sa prédécesseure de centre-gauche Jóhanna Sigurðardóttir), il enterre rapidement le projet d'adhésion en gelant d'abord le dossier pendant plusieurs mois dès le 13 juin 2013, avant de le retirer formellement le 12 mars 2015. Une décision en accord avec la population: à l'exception des semaines qui ont suivi le déclenchement de la crise financière de 2008, les Islandais n'ont jamais manifesté une envie profonde de rejoindre l'UE et dès 2011, 64% des citoyens de l'île souhaitaient le retrait de la candidature, selon un sondage Bylgjan. Une opinion qui s'est encore accrue depuis lors.
Ce rejet de l'Union européenne se retrouve aujourd'hui dans la population britannique avec le vote en faveur du Brexit. En dépit des initiatives pour maintenir le Royaume-Uni au sein de l'UE, tous les observateurs constatent que le sentiment eurosceptique voire europhobe a sensiblement augmenté au cours des dernières années.
Alors que le projet européen rencontrait un écho largement positif dans les opinions publiques dès les années 1950 et jusqu'aux années 1980, les années 1990 ont marqué un basculement: rejet de l'adhésion à l'EEE par la population suisse en 1992 puis par la population norvégienne en 1994, rejet du Traité de Maastricht par le Danemark en 1992, montée en puissance de partis politiques europhobes dans plusieurs pays (France, Grande-Bretagne, Pays-Bas), votes négatifs pour le Traité constitutionnel en France, aux Pays-Bas et en Irlande entre 2005 et 2008,...

De 25% à 51,9% de rejet de l'UE

«La vraie cassure intervient en 1989, avec la chute du mur de Berlin, analyse Sylvain Schirmann, ancien directeur de l’Institut d’études politiques de Strasbourg et titulaire de la Chaire Jean-Monnet d’histoire de la construction européenne. Avec la menace soviétique, les populations faisaient passer l'intérêt communautaire avant les intérêts nationaux. La disparition du bloc communiste à pousser chacun à replacer les intérêts nationaux au premier plan». Pour lui, la réorientation des objectifs de la construction européenne remonte au milieu des années 1980, avec un projet devenu plus libéral sur le plan économique, avec un accent mis sur les facteurs financiers (zone de libre-échange, monnaie unique,...).
Or, les différentes commissions qui se sont succédées depuis 1995 (Santer, Prodi, Barroso, Juncker) n'ont pas tenu suffisamment tenu compte de la montée du rejet de Bruxelles dans les populations: «Si ce n'est dans les années 1990, c'est au moins en 2005 qu'il aurait fallu réagir: quand deux pays parmi les six fondateurs rejettent un texte aussi essentiel que le Traité de Lisbonne, c'est un signal grave», estime Sylvain Schirmann. Voici dix ans, les enquêtes d'opinion montraient encore un attachement à l'Europe même en Angleterre où les partisans d'une sortie de l'UE plafonnaient autour de 25%. Avant de monter en dix ans jusqu'à 51,9% lors du scrutin du 24 juin.
En un an à peine, Bruxelles aura donc vécu le retrait définitif de deux (ex-)candidats et s'apprête à vivre le départ d'un pays membre. Dans le même temps, la Turquie se montre moins intéressée par une adhésion que par le passé. Plus au Nord, la Norvège, qui avait déjà rejeté par deux fois l'adhésion à l'UE en 1972 et en 1994, a affirmé que l'adhésion à l'UE n'était pas «très attirante» pour le pays, par la voix de la Première ministre Erna Solberg.

Leaders, frontières et rôle social

Pour rendre le projet européen attractif à nouveau, Bruxelles va devoir trouver un projet et des leaders pour le porter. Or, comme le reconnaît Sylvain Schirmann, «l'Europe connaît clairement une grave crise de leadership actuellement: aucun leader ne se dégage avec la capacité de porter un projet qui entraîne à nouveau l'adhésion du plus grand nombre». Mais il concède aussi que «Robert Schumann et Jean Monnet n'étaient pas des leaders extraordinairement charismatiques avant le lancement du projet européen mais ils se sont révélés dans l'accomplissement de ce projet».
Quant au projet lui-même, il semble plus que jamais difficile à définir précisément. En prêtant attention aux enquêtes d'opinion dans les différents pays membres et (ex-)candidats, la problématique des frontières ressort parmi les préoccupations majeures, de même que les thématiques sociales. «Les dirigeants européens ne pourront pas faire l'économie d'une réflexion sur la notion de frontière, surtout avec les flux actuels de réfugiés et de migrants», estime l'universitaire alsacien. Mais en parallèle de cette thématique chère aux eurosceptiques et europhobes de droite, «il faudra aussi que l'Europe retrouve un vrai volet social pour protéger efficacement les populations», glisse Sylvain Schirmann.

 

SOURCE : Bilan 08.07.2016



09/07/2016
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