LES 4 VÉRITÉS DE BRANE

LES 4 VÉRITÉS DE BRANE

CLIMAT : ALERTE AU MÉTHANE !

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Quand on parle de réchauffement climatique, tout le monde pense immédiatement aux émissions de gaz carbonique (CO2) associées à la combustion des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz naturel), parfois même à celles produites par la déforestation et les feux de forêt, mais beaucoup plus rarement au méthane (CH4).
Et quand on pense au méthane, on associe généralement ses émissions aux flatulences des bovins, alors qu’au niveau mondial, les émissions de l’élevage ne représentent que 30% des émissions anthropogéniques1 totales de CH4 (360 millions de tonnes en 2012), derrière la production et la distribution d’énergie (grisou des mines de charbon, fuites de CH4 des puits de pétrole et de gaz, fuites de la distribution de gaz naturel).

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Le méthane serait responsable du tiers du réchauffement constaté depuis 1750

Et cela risque fort de n’être qu’un début. En effet, alors que les émissions de CO2 semblent commencer à se stabiliser, grâce aux premiers résultats des efforts entrepris dans de nombreux pays du monde pour tenter d’en stopper la croissance, celles de CH4, après un décrochage pendant la crise de 20083 augmentent depuis quelques années à un rythme inquiétant. Conséquence : la concentration du CH4 dans l’atmosphère s’envole, (de 1800 ppb à 1 840 ppb en 5 ans) à un rythme qu’on avait jamais vu jusque là.

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Au même moment on apprend4 que le réchauffement climatique provoquerait une forte accélération des émissions naturelles de méthane, c’est-à-dire celles relâchées par les marais et les océans. Ce CH4 supplémentaire rejeté dans l’atmosphère contribuerait à son tour au réchauffement, au risque d’un dérapage climatique incontrôlable.

Cercle vicieux

L’alerte est donc sérieuse : un gaz déjà responsable d’une part non négligeable du réchauffement depuis la période préindustrielle, des émissions anthropiques en rapide augmentation et des émissions naturelles qui risquent de déraper avec l’augmentation de température de la planète, voilà un cercle vicieux qui pourrait bien annuler purement simplement tous les efforts péniblement engagés sur la réduction des émissions de CO2.
On a du mal dans ces conditions à comprendre pourquoi, alors que la transition énergétique fait l’objet de débats, de prises de positions et de programmes plus ou moins ambitieux de réduction du CO2, de tels débats n’ont pas lieu pour le méthane.
Plusieurs explications se cumulent probablement pour expliquer ce désintérêt.

Le méthane séjourne beaucoup moins longtemps que le CO2 dans l’atmosphère, mais il contribue plus de 100 fois plus que lui au réchauffement

Les scénarios de réchauffement futur des climatologues sont fondés sur l’analyse de l’évolution des concentrations des différents gaz à effet de serre – « les GES » – selon divers scénarios d’émission. Ces concentrations sont le résultat d’un historique d’émission et de disparition propre à chacun de ces gaz, dont la durée de vie dans l’atmosphère et la capacité à la réchauffer sont très divers.
Le CO2 par exemple est une molécule très stable qui séjourne plus de cent ans dans l’atmosphère. Le méthane y séjourne beaucoup moins longtemps (il se dégrade en CO2, en ozone et en vapeur d’eau), mais il contribue plus de 100 fois plus par unité de masse au réchauffement que le CO2. On parle couramment d’une durée de vie d’une douzaine d’années pour le CH4 et d’une centaine d’années pour le CO2. Mais attention ! Cela ne veut pas dire qu’au bout de 12 ans, comme l’imaginent la plupart des gens, le méthane disparaît, mais que sa décroissance suit une loi exponentielle5 : il ne reste que 37% du CH4 12 ans après son émission, mais encore 19% 20 ans plus tard, 1,6% 50 ans plus tard, etc.

Un indicateur qui pose problème

Au début des années 90, les climatologues ont cherché à définir un indicateur simple d’usage pour les décideurs en leur proposant le « Pouvoir de réchauffement global d’un gaz (PRG) », qui permet de comparer simplement l’efficacité d’actions de réduction sur différents GES par rapport à des réductions de C02 à un horizon de temps déterminé.
C’est ainsi que le PRG du méthane à un horizon n donné donne une mesure comparative des effets cumulés d’une émission  d’1 kg de CH4 et d’1 kg de CO2 pendant n années après leur émission. Les climatologues s’inquiétaient d’abord (et encore aujourd’hui) du contrôle des émissions de CO2, qui, une fois présentes dans l’atmosphère, y séjournent très longtemps. Ils considéraient que les risques les plus importants étaient ceux qui affectent les composantes lentes du système climatique. Le risque qu’il y aurait à dépasser bien avant 2100, même transitoirement, un seuil de concentration déterminé de GES, était moins présent qu’aujourd’hui et ils ont donc choisi un indicateur descriptif de la situation vers 2100.
Les premières évaluations du PRG du méthane par le GIEC (62 à 20 ans, 21 à 100 ans, 7 à 500 ans) ont servi de base à la rédaction du protocole de Kyoto. Un PRG du méthane de 21 a finalement été adopté : il permet la comparaison d’actions de réductions ponctuelles de CH4 et de CO2 à un horizon de 100 ans.

La lutte contre le réchauffement s’est résumée dans la plupart des esprits à la réduction des émissions de CO2

Cela signifie par exemple que les émissions mondiales de méthane de l’année 2015 (365 kilotonnes) sont tenues pour équivalentes à celles de 21x365 = 7,66 milliards de tonnes de CO2 à l’horizon 2115 (soit 21% des émissions de CO2).
C’est cette valeur de 21 à 100 ans comme PRG du CH4 qui est encore la référence aujourd’hui pour évaluer les programmes nationaux de lutte contre le réchauffement (les INDC). L’inconvénient de ce choix est que les différents décideurs en ont retenu un peu vite que la réduction d’émission d’une tonne de méthane pouvait être strictement assimilée à celle de 21 tonnes de CO2. La définition du PRG dans la très officielle parution « Repères » est l’illustration de cette dérive : « le pouvoir de réchauffement global (PRG) est le rapport entre l’énergie renvoyée vers le sol en 100 ans par 1 kg de gaz et celle que renverrait 1 kg de CO2 », comme si l’horizon de 100 ans faisait partie de la définition.
Avec l’apparition de la notion de « tonne équivalent carbone » (teq CO2), utilisée pour échanger des actions de réduction de différents GES sur les marchés du carbone, la confusion s’est très vite établie entre teq CO2 et tonne de CO2 (tCO2). Et la lutte contre le réchauffement s’est résumée dans la plupart des esprits à la réduction des émissions de CO2. L’habitude prise de comptabiliser les émissions des différents GES avec cette unité commune, calquée dans les esprits sur l’emploi de la tonne équivalent pétrole pour l’énergie, a conduit à oublier très vite les spécificités du méthane.

Un objectif qui se rapproche dans le temps

Les climatologues ont pris pleine conscience au début des années 20006 qu’il n’était pas suffisant de se fixer un objectif de réduction de la concentration des différents gaz à effet de serre à 100 ans (par exemple 450 ppm eqCO2). Encore fallait-il atteindre cet objectif en respectant un parcours sans risque intermédiaire de dérapage incontrôlable du climat. Il pouvait s’avérer très dangereux par exemple de passer par un pic de concentration en 2040 ou 2050 très supérieur à ces 450ppm. Le court et le moyen terme prenaient une importance d’autant plus grande que l’on commençait à ressentir les premiers effets du changement climatique plus vite que prévu. L’horizon qui retient aujourd’hui l’attention est d’abord celui de 2050 qui n’est plus éloigné que de 33 ans. Le PRG à 100 ans (2117) est donc largement inadapté pour comparer des actions à cet horizon.

Le rôle du méthane est plus important qu’on ne l’avait imaginé

Les climatologues ont d’autre part découvert que le rôle du méthane était plus important qu’on ne l’avait imaginé : la durée de vie du méthane est influencée par la présence d’autres gaz dans l’atmosphère et les « descendants » du CH4 qui apparaissent au cours de sa transformation (vapeur d’eau, ozone, CO2) provoquent à leur tour de l’effet de serre. De plus, la prise en compte des rétroactions sur le climat dues à la présence de méthane, importantes à long terme (20% à 100 ans), ont conduit le GIEC, en 2013, à proposer des valeurs encore plus élevées pour le PRG du méthane.

 

Prendre en compte la pérennité

Ces évaluations souffrent encore d’un défaut : celui de considérer les émissions de méthane (ou les émissions évitées) comme des événements ponctuels. Or, pour évaluer l’intérêt d’une action de réduction d’émission d’un gaz à effet de serre, on doit bien sûr considérer son impact pendant toute la durée où elle porte des conséquences. Ces actions, loin d’être ponctuelles, peuvent le plus souvent être considérées comme pérennes, soit parce qu’on supprime définitivement une source d’émission (décharge d’ordures à l’air libre), soit parce qu’il s’agit de projets qui ont des durées de vie de plusieurs décennies ou enfin parce que les instances de décision considéreront de manière naturelle qu’en fin de durée de vie les dispositifs mis en place seront renouvelés par d’autres au moins aussi efficaces. Cette pérennité renforce encore l’effet d’une réduction d’émission de CH4 par rapport au CO2, surtout à long terme, comme le montre la dernière ligne du tableau ci-dessous.

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Imaginons en effet qu’une émission de CH4 (ou une économie d’émission) se produise de façon continue depuis 2015 jusqu’en 2050. L’émission de 2015 pèsera pour 65 kg eq CO2 en 2050, c’est-à-dire dans 35 ans (voir ligne 3 du tableau). Mais chaque année l’horizon 2050 se rapproche. L’émission de 2020 pèsera déjà pour 71kg en 2050 (30 ans plus tard), celle de 2030 (20 ans plus tard) pour 86kg eqCO2, etc. Plus on s’approchera de l’échéance (2050), plus l’émission aura d’importance à cette date. Le pouvoir de réchauffement global pérenne d’un kg de CH4 à l’horizon 2050, moyenne de ces valeurs, est donc plus élevé que le PRG de l’émission ponctuelle d’un kg de CH4 en 2015.

L’importance à l’horizon 2050 d’une réduction d’émission de méthane engagée maintenant est sous estimée d’un facteur 3 à 4. C’est considérable

Globalement, le fait d’utiliser systématiquement la valeur de 21 pour le PRG conduit donc à sous estimer aujourd’hui d’un facteur 3 à 4 (selon la pérennité de la réduction) à l’horizon 2050 l’importance d’une réduction d’émission de méthane engagée maintenant. C’est évidemment considérable.
On a du mal à comprendre pourquoi ces résultats, publiés par le groupe 1 du GIEC dès 2013, sont restés lettre morte pour les économistes chargés de rédiger le rapport du groupe 3, qui continuent imperturbablement à utiliser un PRG à 100 ans et très sous-estimé. Ils confortent ainsi ceux – comme les pays producteurs d’hydrocarbures, ceux où l’agriculture et l’élevage restent dominants dans l’économie, la communauté scientifique qui peut craindre de voir la lutte contre les émissions de CO2 délaissée au profit des réductions d’émissions de méthane, etc… – qui ne souhaitent pas que soit trop mise en avant la  nécessité d’une action ambitieuse de réduction de méthane dès maintenant.

Du grain à moudre

Quand on prend conscience qu’en 2050, les émissions mondiales de méthane de l’année 2016 (365 Mt CH4 soit 23 Gtonnes eq CO2) représenteront les deux tiers des émissions de CO2 (35 GT CO2) pesant sur l’évolution du climat, on voit qu’il n’est plus temps de tergiverser. Il est d’autant plus dommage de ne rien faire qu’il existe de nombreuses opportunités de diminution de ces émissions à bon marché, sans contrainte importante sur les économies des pays concernés et que le CH4 récupéré est souvent valorisable sous forme d’énergie au niveau local7.
En Europe par exemple le seul secteur du traitement des déchets émet de l’ordre de 5500 ktonnes de CH4 par an, soit environ 11 kg/habitant, mais avec une dispersion importante selon les pays : 13 kg en Espagne contre 6,8 en Allemagne par exemple8. Un programme d’alignement de l’ensemble des pays européens sur l’exemple allemand permettrait à lui seul au bout de 10 ans de réduire les émissions de CH4 du secteur de près d’une moitié. Ce qui équivaudrait à une réduction de 200 Mt de CO2 à l’horizon 2050, c’est-à-dire la moitié des émissions de GES d’un pays comme la France !

Sans effort spécifique majeur de réduction des émissions de méthane, l’objectif de l’Accord de Paris n’a aucune chance d’être respecté

Dans les pays producteurs de charbon, de pétrole ou de gaz9, c’est la chasse aux émissions fugitives qui est la priorité. Partout dans les pays d’élevage, la méthanisation des déchets à la ferme permet non seulement de contrôler les émissions mais aussi d’apporter de l’énergie au niveau local. Dans toutes les villes des pays du Sud, le ramassage et le traitement des ordures ménagères avec captage du méthane constituent un enjeu sanitaire majeur qui s’accompagne de réductions significatives des émissions de CH4. Reste enfin un potentiel important de réduction des émissions de CH4 par amélioration des pratiques agricoles10 et d’alimentation des bovins que, dans un premier temps, les pays riches pourraient progressivement mettre en œuvre.
Enfin, n’oublions pas que la division par 4 à 6 des émissions, considérée comme indispensable en 2050 dans la plupart des pays industrialisés pour respecter l’accord de Paris, porte sur l’ensemble des GES. Sans effort spécifique majeur sur les émissions de méthane, l’objectif de réduction n’a aucune chance d’être respecté quelque soit l’effort de réduction sur le CO211.

 

SOURCE : Alternative Economiques 19.01.2017



28/01/2017
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