LES 4 VÉRITÉS DE BRANE

LES 4 VÉRITÉS DE BRANE

ALEP : LA DÉSINFORMATION GÉNÉRALISÉE

Fausses images et propagande de la bataille d’Alep

Derrière la guerre meurtrière en Syrie se cache aussi un combat médiatique. La victoire de l’armée syrienne sur les rebelles à Alep, mardi 13 décembre, s’est accompagnée de fausses images et d’intox qui compliquent encore un peu plus la tâche à qui veut s’informer sur la situation en Syrie.
Et si beaucoup viennent du camp favorable à Bachar Al-Assad, les soutiens des rebelles versent eux aussi dans la désinformation.

La journaliste censée « démonter » la « rhétorique des médias »

« Une journaliste démonte en deux minutes la rhétorique des médias traditionnels sur la Syrie. » Une vidéo du site financé par le pouvoir russe Russia Today a largement circulé depuis sa publication, mercredi 13 novembre, reprise notamment en français par des sites extrémistes ou conspirationnistes, comme ArretSurInfo.ch ou LesMoutonsEnragés.fr.
Interpellée par un journaliste norvégien, la journaliste indépendante Eva Bartlett se lance dans une réponse au vitriol. Selon elle, « aucune » organisation fiable n’est présente dans l’est d’Alep, ce qui fait que les médias occidentaux ne disposeraient d’aucune information fiable sur la zone. Elle attaque notamment l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) et les « casques blancs », une organisation syrienne de défense civile qui fut en lice pour le prix Nobel de la paix 2016.
Eva Bartlett réfute également l’idée selon laquelle le gouvernement syrien s’attaquerait à la population civile à Alep, « alors que chaque personne qui revient de ces territoires occupés dit le contraire ».


POURQUOI C’EST CONTESTABLE

Mme Bartlett aborde le défi des médias étrangers de couvrir la situation à Alep à distance, à partir de plusieurs sources : déclarations officielles des autorités, témoignages de militants de l’opposition sur place, de civils, « journalistes » citoyens, travailleurs d’ONG… Sachant que, quelque soit la source, le fait d’être « sur place » ne garantit pas une objectivité absolue.
Mais l’analyse qu’elle fait en partant de ce constat est pour le moins partiale. D’abord à propos des civils. Les journalistes du Monde à Beyrouth sont par exemple au contact de personnes qui ont fui Alep, et certains récits valident tout à fait l’existence de civils victimes des forces syriennes. Leurs chroniques de l’écrasement de la rébellion se fondent aussi sur des sources institutionnelles, mais également, par exemple, sur les récits de contacts sur place.
On peut également citer, parmi d’autres exemples, le travail de Karam Al-Masri, correspondant de l’Agence France-Presse (AFP) à Alep, qui vient de recevoir le Grand Prix de la Fondation Varenne dans la catégorie « journaliste reporter d’images ». Un « Making-of » de l’AFP publié en septembre qui raconte son parcours et le récit de sa collaboration avec l’agence permet ainsi d’aller au-delà du cliché de l’absence totale d’informations venant de la zone pour les médias étrangers.

La fausse image d’une orpheline qui tente de survivre

« Une petite fille court pour survivre, toute sa famille a été tuée. Ce n’est pas Hollywood. C’est la réalité en Syrie », annonce la légende de cette image. Elle a été reprise des milliers de fois sur les réseaux sociaux, notamment à partir de ce compte Twitter, le 13 décembre (le message a été supprimé depuis) :

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POURQUOI C’EST FAUX

Il ne s’agit pourtant pas d’une image prise à Alep ces derniers jours, mais d’une image tirée du tournage d’un clip de la chanteuse libanaise Hiba Tawaji en 2014. Des articles d’alors sur la chanson Al Rabih Al Arabi contiennent l’image en question. La « petite fille qui court » apparaît en outre dans le clip en question. Preuve que la désinformation n’est pas l’exclusivité d’un camp ou de l’autre.

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L’argument revient beaucoup, notamment chez les pro-Assad en France : il s’agit de pointer le fait qu’il y aurait une manipulation de l’information. Pour preuve, l’histoire récurrente du « dernier hôpital d’Alep ». Djordje Kuzmanovic, du Parti de gauche, a ironisé sur Twitter au sujet de cet événement qui se serait produit « quinze fois en six mois » :

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POURQUOI C’EST DOUTEUX

C’est Olivier Berruyer, blogueur économique – qui frise souvent le conspirationnisme – qui a inspiré cette idée, en compilant sur son blog une série de Tweets évoquant la destruction du « dernier hôpital d’Alep » sur une période de plusieurs mois. Le site conspirationniste Réseau international a fait le même type de décompte, dénonçant un matraquage médiatique.
Mais la compilation du blogueur est composée de messages venus d’un peu partout dans le monde, et pas forcément de journalistes. On y trouve pêle-mêle un consultant en stratégie vivant aux Etats-Unis, un chercheur londonien, une télévision pakistanaise, un compte qui se revendique du réseau Anonymous… Attribuer à ces initiatives isolées la qualité de « média » semble pour le moins exagéré.
Dans sa compilation, M. Berruyer fait aussi dans la caricature : ainsi, il évoque un titre de L’Obs évoquant « le plus grand hôpital d’Alep-Est » (et non le dernier ou le seul), ou une lettre de la direction de la santé de la ville évoquant des « attaques systématiques qui ont ciblé les hôpitaux d’Alep ». Et, là encore, non « le dernier ».
Sur la vingtaine d’éléments recensés par le site, moins de la moitié (et à seulement trois périodes) annonçait en fin de compte la destruction du dernier hôpital d’Alep avant novembre, et l’annonce par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) du fait que tous les hôpitaux aux mains des insurgés étaient hors service. On est donc loin d’une fausse information répétée quinze fois à tort.
S’il est évident qu’il y a des exagérations et de la propagande des deux côtés du conflit, il est difficile de se contenter de cette présentation tronquée des faits, qui passe un peu vite sur une réalité : depuis plus d’un an, des hôpitaux sont régulièrement la cible de bombes à Alep, entraînant une situation humanitaire de plus en plus dramatique. Une situation dont Le Monde a parlé à de nombreuses reprises à la suite de nouvelles destructions (qui correspondent aux périodes mentionnées ci-dessus), notamment en février, en juin, en juillet, en octobre ou encore en novembre.
Le but de ce type de contenus est, sous le prétexte de critiquer l’imprécision ou les médias, est évident également : il s’agit, en creux, de minimiser les souffrances de la population.

La Syrie se défend avec une photo prise… en Irak

Bashar Jaafari, ambassadeur de Syrie à l’Organisation des Nations unies (ONU), a rejeté toute accusation de violences envers les civils par les forces armées syriennes, lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU le 13 décembre. « Voici ce que fait l’armée syrienne à Alep », a-t-il notamment déclaré, brandissant une photographie d’une civile grimpant sur le dos d’un soldat.

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POURQUOI C’EST FAUX

Comme l’a relevé BuzzFeed, la photographie a en fait été sortie de son contexte. Il ne s’agit pas d’un soldat syrien, mais d’un milicien des Forces de mobilisation populaire irakiennes. Cette photographie a été relayée par des sites d’information arabophones après la bataille de Fallouja, à l’été.

 

Quelques conseils pour ne pas se faire avoir par des rumeurs

  • Partez du principe qu’une information donnée sur le web par un inconnu est par défaut plus fausse que vraie.
  • Fiez-vous plutôt aux médias reconnus, aux journalistes identifiés et connus. Et ne considérez pas non plus que cela suffit à rendre leurs informations vraies. Dans des situations de crise comme celle-ci, l’information circule très vite, et peut souvent s’avérer par la suite erronée. Il vaut mieux attendre que plusieurs médias donnent un même fait pour le considérer comme établi.
  • Une photo n’est jamais une preuve en soi, particulièrement quand elle émane d’un compte inconnu. Elle peut être ancienne, montrer autre chose que ce qui est dit, ou être manipulée.
  • Un principe de base est de recouper : si plusieurs médias fiables donnent la même information, elle a de bonnes chances d’être avérée
  • Méfiez-vous aussi des informations anxiogènes (type « ne prenez pas le métro, un ami a dit un autre ami que la police s’attendait à d’autres attentats », un message qui tourne apparemment samedi matin) que vous pouvez recevoir via SMS, messages de proches, etc, et qui s’avèrent fréquemment être des rumeurs relayées de proche en proche, sans rélle source.

 

SOURCE : Le Monde 15.12.2016

 

 

 

 



15/12/2016
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